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Fucking mélodie (extrait, début roman)
"Bon, je suis dans un fauteuil tout défoncé, les ressorts me triturant le cul à la manière d'Édouard aux mains d’argent quand il a envie de vous peloter, et je me sens tout à coup mélancolique. Peut-être est-ce cette musique que j’écoute ? Cet air qui vient de l’appart au dessus, empreint d’une tristesse nostalgique. Vous savez, non ? Comme si le compositeur l’avait faite pour vous ? — un connard prétentieux, j’en suis sûr.
Inexorablement, la mélodie échappée de ce voisinage s’insinue dans ma tête, elle pose ses affaires de baroudeur, déjà fatiguée d’être descendue de seulement un étage, puis elle se met à me susurrer des tons doucereux. Je sais que je ne devrais pas me laisser aller à ce chant sirénien, car tandis que je m’apaise, elle sort un affreux scalpel pour m’ouvrir le crâne. Elle incise mon hippocampe, avec perversité, d’où elle extrait un vieux souvenir. Un de ces vieux souvenirs à la con, un de ceux que l’on ressasse sans cesse, comme si on pouvait revenir en arrière et le modifier, l’arranger de telle sorte que notre vie aujourd’hui serait différente. A cause de cette mélodie je le repasse et repasse, je fais les choses en omniscient, puis je pense à mon présent, à ce qu’il aurait pu être, et là je suis certain que mon existence aurait été merveilleuse. Oui, merveilleuse. Bien sûr ce n’est qu’une illusion, je le sais, mon passé ne peut être modifié. Pourtant j’aime à le faire, je me délecte de cette noirceur. Mon âme engloutit avec avidité la nourriture nostalgique, elle y prend son pied. J’y trouve mon compte aussi, bien que, paradoxalement, je me maudisse de ce plaisir.
Enculé de voisin et sa musique de merde, tout à l’heure j’irai lui foutre un coup de chevrotine."
"Depuis des mois, il pleut dans ma tête des sons presque inaudibles. Des voix étouffées il me semble, sans que je n’arrive à comprendre ce qu’elles me disent. Elles tombent sans cesse, elles s’entremêlent et se confondent comme dans un brouhaha de foule, une foule qui scande une même phrase, une sentence. Ma sentence ?
Au début je n’y faisais pas attention et je me persuadais que ces bruits provenaient de l’extérieur ; sûrement un passant qui s’était parlé à lui-même ou une voix échappée d’un immeuble. Mais à force de temps, quelques semaines tout au plus, je me suis rendu compte que je m’étais conforté dans de fausses idées et que bien évidemment, à moins d’être quelqu’un d’extrêmement borné, je devais être fou. A partir de cet instant, où j’ai ouvert mon esprit à une possible aliénation, les voix sont devenues plus distinctes et plus présentes. Surtout plus présentes. Elles ont aussitôt envahies tout mon quotidien, comme une pluie de cinéma, une averse qui arrive brutalement et qui vous trempe jusqu’aux os avant même que vous n’ayez pu ouvrir votre parapluie. A peine je me réveillais le matin qu’un fond sonore accompagnait chacun de mes gestes ; même un mouvement d’orteil ou de paupière allumait cette radio grésillante dans ma tête. Toute la journée je supportais ces voix agaçantes, ces voix que je ne pouvais contrôler qu’en restant immobile. Étrangement, ce qui m’exaspérait le plus ce n’était pas de les entendre incessamment, mais que j’étais incapable de les écouter. Trop floues, trop condensées, leur sens m’échappaient. Et de ne pas savoir, de ne pas connaître la vérité, de ne pas comprendre, cela me laissait à imaginer des possibilités extravagantes. Des possibilités principalement, sous l’influence de la peur, au caractère lugubre et au dénouement néfaste.
Du peu que je connais et des rares reportages que j’ai vu à la télévision, où l’on voit ces schizophrènes assassins qui ont succombé à leur folie, je m’en faisais un avenir atroce. Une réalité prochaine. Mes voix se révéleront être pleines de haines et m’ordonneront de frapper, de tuer mes proches. Omniprésentes, je serai forcé de les écouter et je finirai mes jours enfermé dans ma camisole, dans ma cellule capitonnée où mes uniques compagnons seront ces tueurs invisibles.
Dans l’attente, j’imagine le pire. J’hésite à aller voir un psy, après tout tant que je ne connais pas les intentions de ces corps étrangers je ne vais pas aller me coltiner un légiste du cerveau. Peut-être que ces voix me veulent du bien, non ? …non ?"